La culture, un passage obligé pour le développement endogène d’Haïti

Le Scientifique

Avec le phénomène de l’acculturation, de nombreux pays en paient les frais de leur folie occidentale et esprit de moutons de Panurge. De ces pays, Haïti n’est pas exempte de ce phénomène. Car, depuis plusieurs décennies, certains haïtiens n’arrivent pas encore à s’imprégner des valeurs culturelles haïtiennes qui sont l’expression des croyances profondes sur lesquelles nous nous appuyons naturellement pour déterminer ce qui est « bon, juste, acceptable et souhaitable » et ce qui est « mauvais, erroné, inacceptable et indésirable » (Open Library, S.d.). À cet égard, ils sont dans une confusion sévère à distinguer sans cesse ce qui est divin et ce qui diabolique au point de dévaloriser certains éléments culturels de leur propre pays au profit de l’idéologie dominante occidentale. Ce que beaucoup d’haïtiens n’arrivent pas encore à comprendre n’est autre que le rôle de l’acculturation des peuples pour l’occident et contre les pays à revenu faible et intermédiaire. Dans les sections suivantes, on aborde l’importance de l’approche du développement endogène pour Haïti. Puis, on expose les attraits de la culture haïtienne. Ensuite, on essaie de démontrer en quoi la culture revêt un passage obligé pour le développement endogène d’Haïti.

L’importance du développement endogène pour Haïti

Pour mieux comprendre ce qu’est le développement endogène, on va passer en revue ce qu’est préalablement le développement. Pour Géoconfluences (2006), le développement désigne l’ensemble des transformations techniques, sociales, territoriales, démographiques et culturelles accompagnant la croissance de la production. Par ailleurs, le développement comme processus évolutif, global et continu devrait viser à engendrer une amélioration progressive de la qualité de vie de la société haïtienne dans son ensemble. Pour ce faire, ni une blague magique ni la foi ne suffisent pas à elles seules de favoriser le développement d’un pays. Dans cette optique, il revient à dire c’est la culture qui détermine la qualité et la plénitude de tout processus de développement (Carlos, 1980). Pour illustrer, Léopold Sédar Senghor eut à confirmer que la culture n’est rien d’autre que cet esprit qui anime le processus général d’organisation et de production. Par contre, le processus de développement quant à lui exige l’acquisition de connaissances, de qualifications et d’attitudes qui favorisent les transformations et la participation citoyenne.

De nos jours, le développement est sujet à différents courants. De ce fait, on parle de développement durable tenant compte des dimensions économique, sociale et environnementale. Ensuite, on en distingue le développement endogène qui constitue une conception du développement basé sur la mise en valeur des ressources disponibles localement, notamment les savoirs, les expériences, les cultures et le leadership local (Deahommes, 2014).

Eu égard à Tri, et al. (1988), le  développement d’un pays doit être endogène. Car, une  société doit rester elle-même, puiser ses  forces  dans  sa culture et dans les formes de pensée et d’action qui lui sont propres. Ce faisant, le développement doit ainsi devenir une réalité de transformation permanente du système social dans toutes les sociétés, qu’elles soient industrialisées ou en développement.

Les attraits de la culture haïtienne

Unique en son genre et très diversifiée, la culture haïtienne jouit d’une bonne réputation à travers le monde. Toutefois, les médias internationaux mettent en avant beaucoup plus la chronicité de la crise sociopolitique et économique d’Haïti que l’identité culturelle haïtienne. Pour certains, le comportement de ces médias s’expliquent par le business marketing. Car, les informateurs occidentaux écrivent l’histoire des peuples non pas comme ceux-ci la vivent ou la veulent, mais à la lumière déformante des préjugés, de l’idéologie, des intérêts de leurs commanditaires (Carlos, 1980).

D’après Demesvar (2023), la culture haitienne est très riche et résulte d’un amalgame de culture amérindienne, européenne et africaine qui, actuellement, subit une forte influence américaine. De par ses éléments culturels, Haïti possède une identité unique en son genre. Pour certains (Demesvar, 2023 ; Vincent, 2022 ; Dayan, 2020 ; World Health Organization, 2010 ; Munro, 2008 ; Yurnet-Thomas, 2004 ; Apter, 2002 ; Wittmann, 1987), les référents qui caractérisent la culture haïtienne sont :

  • la langue haïtienne (le Créole) constituée de mots amérindiens, africains, français, espagnols, etc.
  • l’histoire unique d’Haïti traduisant la seule révolution d’esclaves réussie au monde. En ce sens, les haïtiens sont fiers de leur passé pour avoir été la première République de nègres libres du monde ayant affrontés la trilogie du système colonial, esclavagiste et raciste, un système purement d’exploitation. Pour la petite histoire, Haïti, anciennement Hispaniola, était colonisée par l’Espagne puis par la France sous le nom de Saint-Domingue. À cette époque, Hispaniola comportait Haïti et la République Dominicaine, donc l’île entière. Sous des menaces des flibustiers et boucaniers français, la gestion de la partie occidentale, actuellement Haïti, fût accordée à la France via le traité de Ryswick.
  • le vaudou hérité de l’Afrique constituant la plaque tournante de la culture haïtienne. Delà, cette culture est très marquée par le vodou considéré comme un héritage panafricain. À cet effet, le vaudou se manifeste dans les instruments, les musiques, les danses, les chants et les rituels.
  • les traditions orales, les contes et les jeux traditionnels qui se partagent notamment dans les familles et dans les lakou, et qui garantissent la richesse de cette culture.
  • les rythmes musicaux haïtiens à savoir le Compas, le Racine, etc.
  • les danses yanvalou, congo, nago ou petro.
  • la gastronomie haïtienne dotée d’une saveur de renommée mondiale.
  • le carnaval.
  • la peinture et l’artisanat.
  • le théâtre qui entre dans le patrimoine immatériel du pays.
  • Les plages, les rivières, les grottes, etc.
  • les patrimoines historiques tels ceux du Parc National Historique : Citadelle Laferiere, Palais Sans-Souci et complexe des Ramiers, classé depuis 1982 sur la liste du patrimoine mondial.
  • la zone clé de biodiversité (ZCB) du Parc National Historique Citadelle/Sans-Souci/Ramiers.

Rappelant que les composantes de la culture sont la langue, les croyances, l’organisation familiale et sociale, les techniques de production et d’occupation d’espace, les traditions (Lê, 1984), à la lumière de Carlos (1980), le développement passe nécessairement par une politique reposant sur quatre (4) principes :

  • ce sont les valeurs culturelles propres à une société donnée et leur degré d’assimilation par ses membres qui déterminent le comportement de la personne dans le cadre des communautés historiquement déterminées ;
  • en dépit de la singularité de chaque culture, les valeurs culturelles vraies appartiennent à toute l’humanité et doivent participer dans leur totalité à l’édification d’un nouvel humanisme, d’une culture nouvelle, à l’édification de la civilisation de l’universel ;
  • aussi vrai que l’outil ne vaut qu’entre les mains de celui qui sait s’en servir, c’est que la maîtrise des techniques ainsi que des problèmes de la communication par les pays en développement, devient un impératif par les temps qui courent ;
  • le dernier principe enfin repose sur le fait que le développement culturel, le développement tout court, n’a de sens que s’il consiste à faire participer les individus en grand nombre et plus intensément à la vie sociale et culturelle de leur communauté ;

En quoi la culture revêt un passage obligé pour le développement endogène d’Haïti ?

Face aux graves conséquences liées à la libéralisation du commerce mondial, le développement endogène semble pouvoir aider au renforcement des capacités des pays les moins avancés en matière d’industrialisation et du coup favoriser la compétitivité pour attirer l’investissement direct étranger (Deshommes, 2014). Pour ce faire, la culture est très déterminante pour les sociétés adoptant l’approche du développement endogène. De par son potentiel touristique, son climat tropical, ses plages, ses atouts agro-industriel, la fertilité de ses sols agricoles, ses ressources minières, sa main d’œuvre et surtout son potentiel culturel matériel et immatériel, Haïti possède toutes les caracteristiques pour se développer d’elle-même avec les moyens du bord. Toutefois, ce pays connaît une crise multidimensionnelle chronique depuis plus de 200 ans suite à la proclamation de leur indépendance. Dans cette dynamique, cet article aborde surtout la crise culturelle dont fait face ce pays.

Alors que le concept du développement ne se réduit pas seulement à la croissance économique, la dimension économique et sociale attire de plus en plus d’attention dans le secteur culturel. À cet effet, Lê (1984) admet que le développement est ou doit être un processus global incluant les dimensions économique, sociale, culturelle et politique. Vu que la culture est transmise par l’éducation et le vécu (expériences), il y a lieu développer Haïti par le biais de sa culture dans une approche endogène.

Conclusion

En somme, il y a un problème fondamental en Haïti. Pour certains, le problème n’est autre que la mauvaise gouvernance liée à des problèmes complexes et multisectoriels (Pierre, 2010). Pour d’autres, la non intégration de la culture autochtone dans le développement d’un pays peut fragiliser l’avenir des générations présentes et futures.  Certes, la conjoncture socio-politique et économique ne favorise guère une stabilité dans le pays. Certaines fois, on met généralement la charrue avant les bœufs. On ignore que la mise en œuvre d’un État fort exige des sacrifices structurels à tous les points de vue.

Références

Apter, A. (2002). On African origins: creolization and connaissance in Haitian Vodou. American Ethnologist, 29(2), 233-260.

Carlos, J. (1980). Valeurs culturelles et communications. Approche du sous-développement. Communication et information, 3(2), 119-128. Consulté le 21 janvier 2024 sur Persée.

Dayan, J. (2020). Haiti, history, and the gods. In The New Imperial Histories Reader (pp. 359-377). Routledge.

Demesvar, K. (2023). Quels sont les différents éléments qui caractérisent la culture haïtienne ? Consulté le 21 janvier 2024 sur Quora.

Deshommes, O. (2014). Le développement endogène : le cas d’Haïti de 2000 à 2010. L’Harmattan.

Geoconfluences. (2006). Développement (économique). Consulté le 21 janvier 2024 sur Géoconfluences.

Lê, T. K. (1984). Culture et développement. Revue Tiers Monde, 25(97), 9-28.

Munro, M. (2008). Music, Vodou, and Rhythm in Nineteenth-Century Haiti. Journal of Haitian Studies, 52-70.

Open Library. (S.d.). Les valeurs comme prisme culturel. Consulté le 21 janvier 2024 sur Open Library.

Pierre, S. (2010). Construction d’une Haïti nouvelle: vision et contribution du GRAHN. Presses inter Polytechnique.

Tri, H. C., Ho, P. N., Bousquet, J., Dockes, P., & Rosier, B. (1988). Développement endogène: aspects qualitatifs en facteurs strategiques. Consulté le 21 janvier 2024 sur UNESCO.

Vincent, M. D. (2022). Synthèse des réalisations & leçons apprises dans la gestion du Parc National Historique Citadelle, Sans-Souci, Ramiers (PNH-CCSR). Haïti : CRISH.

Wittmann, H. (1987). Relexification phylogénétique et structure de C” en créole haïtien et en fon. Revue québécoise de linguistique théorique et appliquée, 6(2), 127-135.

World Health Organization. (2010). Culture and mental health in Haiti: A literature review.

Yurnet-Thomas, M. (2004). A taste of Haiti. Hippocrene Books.

Auteur / autrice

  • Marc-Donald VINCENT

    Marc-Donald Vincent est spécialiste en gestion de projets. Il a obtenu une licence en sciences agricoles de l'Université Chrétienne du Nord d’Haïti (UCNH) en 2016, un diplôme d’études supérieures spécialisées (D.E.S.S.) en gestion des projets d'architecture et d'aménagement en 2020 et une maîtrise (M.Sc.A) en gestion de projets en 2021 de l'Institut des Sciences, desTechnologies et des Études Avancées d'Haïti (ISTEAH). Après son stage de recherche au Laboratoire de recherche en réseautique et informatique mobile (LARIM) de Polytechnique Montréal, il poursuit sa recherche doctorale en sciences de la gestion en Haïti à l'ISTEAH. Sa thèse doctorale porte sur les facteurs de succès et de sous-performance des projets publics mis en œuvre dans les pays à revenu faible et intermédiaire, cas d'Haïti. Aussi, Marc-Donald Vincent est président du Centre de Recherche Intégrée et Scientifique d’Haïti (CRISH) et du journal Le Scientifique promouvant la recherche scientifique en Haïti.

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