Science ouverte, souveraineté scientifique et développement durable : la vision du Professeur Evens Emmanuel pour l’avenir de la recherche en Haïti

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Dans un contexte marqué par des défis multidimensionnels d’instabilité institutionnelle, de vulnérabilité climatique, de contraintes économiques et de déficit chronique d’investissements dans la recherche, la question de la place de la science dans le développement national demeure plus pertinente que jamais. Alors que plusieurs pays émergents misent sur la connaissance, l’innovation et la recherche pour accélérer leur transformation socioéconomique, Haïti est appelée à définir sa propre trajectoire scientifique. À l’occasion d’un entretien exclusif accordé à Le Scientifique, le Professeur Evens Emmanuel partage sa vision d’une Haïti fondée sur le savoir, capable de renforcer sa souveraineté scientifique tout en répondant aux besoins concrets de sa population. Ses réflexions abordent des enjeux majeurs allant de la science ouverte au financement de la recherche, en passant par les indicateurs de performance scientifique, les priorités nationales de recherche et le rôle de la jeunesse dans la construction d’un avenir durable.

Retranscription de l’entretien

Au fil de cet échange, il met en lumière les mécanismes qui permettraient à Haïti de transformer ses défis structurels en opportunités de développement et de renforcer sa souveraineté scientifique.

Le Scientifique – Haïti vise à renforcer la science ouverte et les dépôts numériques, ainsi qu’à développer l’indexation DOI et la visibilité des revues. Pourquoi le libre accès est-il particulièrement important pour les pays aux ressources limitées ?

Professeur Evens Emmanuel – Pour un pays aux ressources limitées comme Haïti, la science ouverte et le libre accès sont des impératifs stratégiques pour briser les barrières de l’isolement scientifique. Leur importance repose sur trois piliers fondamentaux :

  1. Éliminer les barrières financières et garantir un accès équitable : les abonnements aux revues scientifiques internationales sont prohibitifs pour nos institutions. Le libre accès permet à nos étudiants, enseignants et chercheurs d’accéder gratuitement aux dernières connaissances mondiales, garantissant ainsi que la qualité de la recherche ne dépend pas de la richesse d’une institution.
  2. Visibilité et impact de la recherche nationale : en développant des référentiels numériques et en élargissant l’indexation DOI (Digital Object Identifier), nous sortons la production scientifique haïtienne de l’invisibilité. Cela permet à nos travaux d’apparaître dans les bases de données mondiales, d’être cités par la communauté internationale et de favoriser les collaborations basées sur la reconnaissance de notre expertise locale.
  3. Accélération de l’innovation et du développement : la science ouverte facilite le transfert immédiat des résultats de la recherche aux décideurs politiques et aux praticiens sur le terrain. En rendant les données accessibles en temps réel (en particulier celles concernant le climat ou la santé), nous réduisons l’écart entre les découvertes scientifiques et leur application pratique pour résoudre les problèmes urgents du pays.

En résumé, le libre accès fait de la science un véritable bien public partagé․ Pоur Haïti, cette démarche cоnstitue le levier le plus efficace pоur оptimiser l’impact de chaque investissement en recherche, tоut en renfоrçant la visibilité scientifique natiоnale à l’échelle mоndiale via des platefоrmes telles que HAL․ Il est désоrmais essentiel qu’Haïti mette en place une pоlitique ambitieuse de science оuverte․ Celle-ci dоit s’appuyer sur une analyse stratégique du mоdèle écоnоmique des revues en accès libre ainsi que sur les оppоrtunités оffertes par le Manifeste de la diplоmatie scientifique francоphоne, dоnt le pays est signataire․ En tirant parti de sоn statut de pays à revenu intermédiaire оu faible, Haïti peut ainsi repérer et mоbiliser les revues prоpоsant des exоnératiоns des frais de publicatiоn (APC), assurant une diffusiоn large et équitable des cоnnaissances prоduites lоcalement․

Le Scientifique – Vous avez proposé d’accroître la visibilité internationale d’Haïti, notamment dans les classements universitaires. Au-delà des classements, quels indicateurs reflètent véritablement les progrès scientifiques ?

Professeur Evens Emmanuel – S’il est vrai que « nul n’est prophète en son pays », les classements universitaires (tels que QS ou THE) constituent un gage de crédibilité essentiel pour attirer l’attention des bailleurs de fonds internationaux et faciliter les partenariats mondiaux. Cependant, pour mesurer les véritables progrès scientifiques en Haïti, nous devons aller au-delà de ces classements et intégrer des indicateurs plus approfondis et plus diversifiés:

  1. Indicateurs de transfert de technologie et d’innovation (brevets) : bien que le dépôt de brevets soit coûteux et complexe, il reste un indicateur primaire de la capacité à transformer une idée en un produit industriel. Pour Haïti, les progrès seront mesurés non seulement par le nombre de brevets déposés, mais aussi par notre capacité à créer des structures de soutien (bureaux de transfert de technologie) qui rendent ces processus accessibles aux innovateurs locaux.
  2. Bibliométrie et qualité de la collaboration : au-delà du simple nombre de publications, nous devons analyser le FWCI (Field-Weighted Citation Impact), qui mesure l’impact des citations par rapport à la moyenne mondiale dans un domaine spécifique. L’augmentation du nombre de publications internationales conjointes – dans lesquelles le chercheur haïtien joue un rôle de premier plan (premier auteur ou auteur correspondant) – est un signe tangible de croissance professionnelle et d’indépendance scientifique.
  3. Altmétriques (mesures alternatives) : pour un pays en développement, l’impact social est essentiel. Les altmétriques permettent de suivre la manière dont les travaux scientifiques sont cités dans les documents de politique publique, les médias d’information ou partagés sur les réseaux sociaux professionnels. Si les recherches sur le choléra ou l’agroécologie influencent une décision gouvernementale ou une pratique agricole, il s’agit d’un succès scientifique majeur, même si cela n’apparaît pas dans les classements traditionnels.
  4. Impact sur les objectifs de développement durable (ODD) : les véritables progrès se mesurent à la capacité de la recherche à relever les défis locaux : réduire la mortalité infantile, augmenter les rendements agricoles ou atteindre la résilience énergétique. Des classements tels que le THE Impact Rankings ont déjà commencé à évaluer les universités en fonction de leurs contributions concrètes aux ODD des Nations unies.

En conclusion, si les classements sont une vitrine sur le monde, les indicateurs d’impact social, de collaboration internationale et d’innovation concrète sont les véritables moteurs de notre souveraineté scientifique.

Le Scientifique – La création d’un Fonds national de recherche et l’objectif de consacrer 1 % du PIB à la R&D sont ambitieux. Quels modes de financement (public, privé, philanthropique, international) pourraient rendre cela réaliste ?

Professeur Evens Emmanuel – Pour que l’objectif de 1 % du PIB consacré à la R&D soit réaliste, Haïti doit structurer son Fonds national de recherche autour d’un mélange de financements hybride et audacieux :

  1. Réaffectation de l’aide publique au développement (APD) : une proposition innovante consisterait à ce que l’État négocie la rétention de 1 % à 3 % de l’aide internationale au développement pour alimenter directement ce fonds. Cela transformerait une partie de l’aide humanitaire ou technique en un investissement structurel dans le renseignement national.
  2. Partenariats public-privé et philanthropie : le secteur privé et les fondations nationales (telles que la Fondation Sogebank et la Fondation Unibank) doivent être encouragés par des incitations fiscales à cofinancer des chaires de recherche ou des laboratoires thématiques. La philanthropie de la diaspora représente également un levier majeur pour le financement de bourses d’excellence.
  3. Diplomatie scientifique et fonds internationaux : Maximiser l’accès aux fonds multilatéraux (Banque mondiale, BID, UNESCO) et aux programmes de coopération bilatérale pour soutenir les infrastructures de recherche.

L’avantage stratégique d’un tel financement est immense. Il améliorerait considérablement nos indicateurs de développement humain et scientifique :

  • Capital humain : augmentation du nombre de diplômés (maîtrise, doctorat), de chercheurs et de professeurs par million d’habitants.
  • Équité et inclusion : augmentation significative du nombre de femmes dans les sciences et de filles formées dans les domaines des STIM (sciences, technologie, ingénierie et mathématiques).
  • Impact et éthique : augmentation du volume de publications par million d’habitants et du nombre d’institutions haïtiennes et de chercheurs signataires de la DORA (Déclaration de San Francisco sur l’évaluation de la recherche), garantissant que la science est évaluée sur la base de la qualité plutôt que de simples mesures bibliométriques.

En bref, ce fonds n’est pas une dépense, mais un moteur de croissance qui garantit que chaque million investi produit des solutions durables et une reconnaissance internationale.

Le Scientifique – Quels sont les domaines de recherche qui offrent le plus grand potentiel pour relever les défis les plus urgents d’Haïti (par exemple, la santé publique, la résilience climatique, l’agriculture, l’énergie) ?
Professeur Evens Emmanuel – Pour relever les défis les plus urgents d’Haïti, cinq domaines de recherche prioritaires se distinguent par leur potentiel de transformation. Ces défis nécessitent une approche transdisciplinaire qui intègre pleinement les sciences humaines et sociales (SHS) aux sciences naturelles et appliquées. L’expérience réussie de la recherche sismo-sociale menée par CARIBACT, qui a donné lieu à plusieurs publications internationales, dont une dans la prestigieuse revue Science, démontre que la compréhension des dimensions sociales est indissociable de la rigueur technique.

  1. Santé publique et approche « One Health » : grâce à la création de l’espace universitaire One Health, Haïti développe une expertise essentielle en matière d’écologie vectorielle. Les recherches actuelles sur les maladies à transmission vectorielle et les pathologies liées au climat nous permettent d’anticiper les épidémies et de mettre en place une réponse efficace basée sur les réalités du terrain.
  2. Transition énergétique et énergie solaire : le renforcement de l’expertise particulière du pays en matière d’énergie solaire est essentiel pour l’autonomie nationale. Ces recherches soutiennent les infrastructures critiques et le développement de solutions énergétiques durables adaptées au contexte haïtien.
  3. Agroécologie et sécurité alimentaire : les travaux récents en agroécologie ont mis en évidence la résilience de certaines espèces végétales locales aux phénomènes météorologiques extrêmes, ouvrant la voie à une agriculture plus résiliente.
  4. Résilience climatique transversale : la recherche joue un rôle essentiel dans ce domaine. En comprenant l’impact croisé du climat sur l’eau, l’énergie et la santé, nous développons une capacité d’adaptation globale. Cette approche systémique protège les populations vulnérables en transformant les données scientifiques en outils d’aménagement du territoire.
  5. Éducation et engagement national : Une étape clé de ce mouvement est la déclaration adoptée le 1er septembre 2023 par le laboratoire mixte international LMI-CARIBACT, ses équipes locales URGéo (UEH) et ERC2 (UniQ), en collaboration avec d’autres laboratoires, la Fondation Sogebank et la société civile. Cette coalition a institué le 1er septembre comme Journée nationale haïtienne pour l’éducation au changement climatique, institutionnalisant ainsi le lien entre la recherche scientifique, l’éducation civique et l’engagement du secteur privé.

Le Scientifique – Les dirigeants haïtiens ont déclaré vouloir placer la science au cœur de la souveraineté et du développement national. Comment la capacité de recherche renforce-t-elle la résilience et l’indépendance nationales ?

Professeur Evens Emmanuel – La recherche scientifique est le fondement de la souveraineté moderne, car elle permet à une nation de façonner son propre destin en s’appuyant sur la connaissance plutôt que sur la dépendance. Elle renforce la résilience et l’indépendance nationales dans trois dimensions essentielles :

  1. Autonomie décisionnelle fondée sur les données : disposer d’une capacité de recherche locale permet de produire des indicateurs et des statistiques nationaux, qui peuvent être partagés avec des réseaux internationaux tels que le RICYT (Réseau ibéro-américain et interaméricain d’indicateurs scientifiques et technologiques) ou l’Institut de statistique de l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), et publiés via des plateformes en libre accès telles que HAL (Archives en libre accès). Cela permet à l’État haïtien de négocier avec ses partenaires internationaux sur la base de faits vérifiés et de besoins documentés, plutôt que de suivre des agendas dictés de l’extérieur. Cela marque le passage d’une diplomatie de réception à une diplomatie d’influence.
  2. Résilience aux risques systémiques : Comme l’ont démontré le laboratoire international commun CARIBACT et ses équipes locales – URGéo (Unité de recherche en géosciences) à l’Université d’État d’Haïti (UEH) et ERC2 (Équipe de recherche sur le changement climatique) à l’Université Quisqueya (UniQ) – les connaissances endogènes sur les risques sismiques et climatiques sont essentielles. En formant des experts haïtiens capables d’anticiper les catastrophes et de proposer des solutions de développement adaptées à notre géologie et à notre climat spécifique, nous réduisons notre vulnérabilité et notre dépendance à l’égard de l’expertise étrangère en matière d’urgence.
  3. L’innovation comme moteur de la sécurité : Que ce soit dans le domaine de la sécurité alimentaire grâce aux programmes du Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR) ou dans celui de la santé publique, la recherche permet de créer des solutions locales à des problèmes locaux. Le développement de semences résilientes ou de protocoles de soins de santé adaptés à notre contexte permet de construire une économie plus robuste face aux chocs de la chaîne d’approvisionnement mondiale.

En bref, la capacité de recherche transforme Haïti d’un consommateur passif de technologies en un producteur de solutions, garantissant ainsi une indépendance intellectuelle et économique à long terme. De plus, elle devra augmenter la contribution du pays à la connaissance mondiale.

Le Scientifique – Comment la recherche scientifique peut-elle mieux répondre aux besoins des communautés locales et de la société ?

Professeur Evens Emmanuel – Pour que la recherche scientifique réponde véritablement aux besoins de la société haïtienne, nous devons passer d’une science « pour » la société à une science « avec » la société. Cette transition repose sur trois piliers stratégiques :

  1. La vulgarisation et la communication scientifiques : il est essentiel que nos chercheurs sortent des cercles universitaires et partagent leurs découvertes par le biais des médias locaux et dans les langues nationales. La science doit être accessible afin d’alimenter le débat public et d’influencer les comportements, en particulier en matière de santé et d’environnement.
  2. Recherche-action participative : les communautés locales ne doivent plus être de simples sujets d’étude, mais des partenaires actifs. En intégrant les connaissances locales et en impliquant les citoyens dès le début du processus de recherche (par exemple, sur la gestion de l’eau ou l’innovation agricole), nous nous assurons que les solutions proposées sont culturellement acceptables et techniquement durables.
  3. L’interface science-politique-société : le Conseil (ANESRS) doit jouer le rôle de traducteur. Cela implique de transformer les besoins exprimés par la population et les décideurs politiques en question de recherche, puis de traduire les découvertes scientifiques en recommandations concrètes pour les politiques publiques.

En fin de compte, la crédibilité de la science en Haïti se mesurera à sa capacité à résoudre des problèmes concrets. C’est en démontrant son utilité sociale que la recherche gagnera le soutien et l’adhésion de la population.

Le Scientifique – Haïti est confronté à l’instabilité politique, à des contraintes économiques et à des défis en matière d’infrastructures. Quels sont les principaux risques pour la pérennité d’une stratégie scientifique nationale?

Professeur Evens Emmanuel – Les principaux risques concernent avant tout le financement durable de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique. Cependant, au-delà des préoccupations budgétaires, d’autres défis structurels menacent la viabilité d’une stratégie scientifique nationale :

  • Instabilité institutionnelle : les changements fréquents de gouvernance peuvent perturber la continuité des politiques publiques et des engagements pris envers les partenaires internationaux.
  • Exode des cerveaux : sans un environnement de travail sûr et favorable, le pays risque de continuer à perdre ses professionnels les plus qualifiés, qui sont essentiels à la mise en œuvre de cette stratégie.
  • Dégradation des infrastructures : La vulnérabilité des bâtiments et des équipements face aux crises sociopolitiques et aux risques naturels représente un risque opérationnel permanent.

Pour atténuer ces risques, la stratégie doit s’appuyer sur des cadres législatifs solides ainsi que leur application et des sources de financement diversifiées (publiques, privées et internationales) afin d’assurer sa résilience à long terme.

Le Scientifique – Quel message adresseriez-vous aux jeunes Haïtiens qui envisagent aujourd’hui une carrière scientifique ?

Professeur Evens Emmanuel – Je reprends une réponse donnée à Science: la science n’est pas un luxe, c’est une nécessité vitale pour la souveraineté et le développement de notre nation.

Poursuivez votre carrière avec la conviction que vos recherches apporteront des solutions concrètes aux défis locaux, qu’il s’agisse de sécurité alimentaire, de résilience face aux risques naturels ou de santé publique. Malgré les obstacles structurels, Haïti est un vaste terrain d’innovation où presque tout reste à construire. De nouvelles initiatives, telles que les Jeunes équipes de recherche (JER) et les programmes de mobilité internationale, commencent à voir le jour afin de vous offrir un cadre professionnel et la reconnaissance que vous méritez.

Aux jeunes Haïtiens, je dis ceci : « Soyez les architectes d’une Haïti fondée sur le savoir. Votre curiosité et votre rigueur scientifique sont les moteurs indispensables pour transformer nos crises en opportunités et replacer Haïti sur la carte de l’excellence mondiale ».

Analyse du verbatim

L’un des premiers constats dressés par le Professeur Emmanuel concerne l’importance stratégique du libre accès à la connaissance scientifique. Dans un pays où les ressources documentaires demeurent limitées et où l’accès aux grandes bases de données scientifiques internationales reste souvent inaccessible pour les universités, la science ouverte apparaît comme une solution incontournable. Au-delà de l’accès aux publications, cette approche vise également à renforcer la visibilité internationale de la production scientifique haïtienne grâce aux dépôts numériques, aux identifiants DOI et aux plateformes de diffusion ouvertes. Une telle démarche permettrait non seulement de démocratiser l’accès au savoir, mais également d’accroître l’impact des travaux réalisés localement. Cette vision rejoint d’ailleurs les tendances mondiales qui considèrent désormais la connaissance comme un bien public mondial et non comme une ressource réservée aux institutions les plus riches.

Si les classements universitaires internationaux constituent souvent un indicateur de prestige institutionnel, le Professeur Emmanuel invite à adopter une lecture plus nuancée des performances scientifiques. Selon lui, la véritable mesure du progrès réside dans la capacité d’un système scientifique à générer des innovations, à produire des connaissances influentes et à répondre aux besoins de la société. Les indicateurs bibliométriques avancés, les collaborations internationales de qualité, les brevets, les altmétriques et les contributions aux Objectifs de développement durable (ODD) offrent ainsi une vision plus complète de la valeur créée par la recherche. Cette approche est particulièrement pertinente pour les pays en développement, où l’impact social des recherches peut parfois être plus significatif que leur simple visibilité académique.

L’objectif de consacrer 1 % du produit intérieur brut à la recherche et au développement représente un défi considérable pour Haïti. Toutefois, le Professeur Emmanuel estime que cette ambition demeure atteignable à condition de mobiliser des sources de financement diversifiées. Son analyse met en évidence la nécessité de dépasser la dépendance traditionnelle aux financements publics en intégrant les contributions du secteur privé, des fondations, de la diaspora et des partenaires internationaux. Cette logique de financement hybride pourrait permettre l’émergence d’un véritable Fonds national de recherche capable de soutenir durablement les chercheurs et les institutions. L’enjeu dépasse largement la simple production scientifique. Il s’agit également d’investir dans le capital humain, de favoriser l’inclusion des femmes dans les domaines scientifiques et de renforcer les capacités nationales d’innovation.

L’entretien met également en lumière les domaines scientifiques susceptibles de produire les retombées les plus importantes pour le pays. La santé publique, la transition énergétique, l’agroécologie, la résilience climatique et l’éducation apparaissent comme des secteurs prioritaires où les besoins nationaux rencontrent les capacités de recherche émergentes. Particulièrement intéressante est l’insistance du Professeur Emmanuel sur l’importance des approches transdisciplinaires. Les défis auxquels Haïti est confrontée ne peuvent être résolus uniquement par les sciences naturelles ou l’ingénierie. Ils nécessitent également l’apport des sciences humaines et sociales afin de mieux comprendre les comportements, les dynamiques communautaires et les mécanismes institutionnels. Cette vision s’inscrit dans une conception moderne de la recherche où les solutions techniques doivent être accompagnées d’une compréhension approfondie des réalités sociales.

L’une des idées les plus fortes développées au cours de cet entretien est sans doute le lien établi entre recherche scientifique et souveraineté nationale. Dans un monde où les données et la connaissance deviennent des ressources stratégiques, la capacité d’un pays à produire ses propres analyses, à former ses experts et à développer ses propres solutions constitue un élément essentiel de son indépendance. La recherche permet ainsi à un État de mieux anticiper les risques, de renforcer sa résilience face aux catastrophes et de défendre ses intérêts dans les négociations internationales sur la base d’informations produites localement. Cette conception dépasse largement le cadre universitaire. Elle place la science au cœur même du projet de développement national.

Par ailleurs, le Professeur Emmanuel insiste sur la nécessité de rapprocher les chercheurs de la société. Pour lui, la recherche ne doit plus être perçue comme une activité confinée aux laboratoires ou aux amphithéâtres universitaires. Elle doit s’appuyer sur la participation des communautés locales, valoriser les savoirs traditionnels et contribuer directement à la résolution des problèmes quotidiens. Cette orientation vers la recherche-action participative représente une évolution importante pour le système scientifique haïtien. Elle permettrait de renforcer la pertinence sociale des travaux de recherche tout en favorisant une meilleure appropriation des résultats par les populations concernées.

Malgré les opportunités identifiées, plusieurs risques continuent de menacer la consolidation d’un véritable système national de recherche. L’instabilité institutionnelle, l’insuffisance du financement, l’exode des compétences et la vulnérabilité des infrastructures scientifiques figurent parmi les principaux obstacles évoqués. Ces défis soulignent l’importance de mettre en place des mécanismes durables capables de protéger les investissements scientifiques des aléas politiques et économiques. La stabilité des institutions demeure en effet une condition essentielle à la maturation d’un écosystème de recherche performant.

L’entretien se conclut sur un message particulièrement inspirant adressé aux jeunes Haïtiens. Dans un contexte souvent marqué par le pessimisme et les difficultés structurelles, le Professeur Emmanuel rappelle que la science constitue avant tout un outil de transformation. Il encourage les nouvelles générations à considérer la recherche comme un moyen concret de contribuer au développement du pays. Cette invitation prend une résonance particulière à une époque où les enjeux liés à la sécurité alimentaire, à la santé publique, à l’énergie et au changement climatique exigent l’émergence d’une nouvelle génération de scientifiques, d’ingénieurs et d’innovateurs.

À travers cet entretien, le Professeur Evens Emmanuel propose bien plus qu’un diagnostic du système scientifique haïtien. Il dessine les contours d’un véritable projet national fondé sur la connaissance, l’innovation et la coopération. Sa vision rappelle que la science n’est pas seulement un outil académique ; elle constitue un investissement stratégique capable de renforcer la résilience, l’autonomie et la prospérité d’une nation. Pour Haïti, l’enjeu n’est donc pas uniquement de produire davantage de recherches, mais de construire un écosystème scientifique capable de transformer les connaissances en solutions concrètes au service du développement durable et du bien-être collectif.

Conclusion

À travers cet entretien, le Professeur Evens Emmanuel propose une vision ambitieuse mais structurée de l’avenir scientifique d’Haïti. Son analyse dépasse la seule question universitaire pour aborder des enjeux de souveraineté, de résilience nationale, de développement économique et de transformation sociale. L’entretien rappelle qu’aucun pays ne peut durablement progresser sans investir dans la production de connaissances. Pour Haïti, la recherche scientifique apparaît ainsi non comme un luxe réservé à quelques institutions, mais comme un levier essentiel de développement durable et d’indépendance nationale. Les défis demeurent considérables, mais les pistes présentées montrent qu’une stratégie cohérente, soutenue par des investissements adéquats et une volonté politique durable, pourrait permettre au pays de renforcer progressivement sa place dans l’écosystème scientifique mondial.

Auteur / autrice

  • Le Scientifique est une plateforme de recherche scientifique. Il héberge une dizaine de revues scientifiques qui publient des articles scientifiques originaux prenant les formes d’articles théoriques, d’articles empiriques et d’articles de synthèse. Créé à Milot (Haïti), le 10 novembre 2017, Le Scientifique promeut « la culture scientifique au service du développement durable et de la paix » et  démocratise « la science en Haiti » dans le but de servir la communauté scientifique et les désireux en quête de savoir et d’information scientifique pour comprendre et interpréter les phénomènes écosystémiques. Le Scientifique poursuit des objectifs apolitiques, est à but non lucratif et est publlié en libre accès (Open Access).

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