Entretien exclusif avec Evens Emmanuel : une analyse sur l’avenir de la recherche, l’innovation technologique et le développement durable en Haïti

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Dans un contexte national marqué par des crises multidimensionnelles mais aussi par des opportunités de transformation, la question du rôle de la science, de la recherche et de l’innovation dans le développement d’Haïti s’impose avec une acuité particulière. Alors que les grandes puissances fondent leur influence sur la production de connaissances et la maîtrise technologique, Haïti est confronté à un défi majeur : structurer durablement son système scientifique afin de répondre aux besoins urgents de la société tout en s’inscrivant dans les dynamiques globales.

C’est dans cette perspective que Le Scientifique s’est entretenu avec le Professeur Evens Emmanuel, figure incontournable de la recherche en Haïti. À travers cet échange approfondi, il propose une lecture lucide des enjeux actuels, tout en esquissant des pistes concrètes pour repositionner la science au cœur des politiques publiques et du développement national.

Note méthodologique

Cet entretien a été réalisé dans le cadre des activités éditoriales de Le Scientifique, selon une approche qualitative basée sur un questionnaire structuré adressé au Professeur Evens Emmanuel. Les réponses ont été fournies par écrit, puis retranscrites fidèlement sans modification de fond ni reformulation, afin de préserver l’intégrité du propos, la cohérence argumentative et la richesse analytique de l’intervenant. Le choix de ce format vise à garantir une diffusion rigoureuse de la pensée scientifique dans l’espace public haïtien.

Présentation du Professeur Evens Emmanuel

Evens Emmanuel est professeur des universités et occupe actuellement les fonctions de Vice-recteur à la recherche et à l’innovation ainsi que de Directeur de l’École doctorale « Société et Environnement » à l’Université Quisqueya (UniQ) à Port-au-Prince. Il est également Président de Haïti Sciences et Société (HaSci-So), Président du Conseil scientifique du Groupe Haïtien d’Études et de Recherche en Environnement et Santé (GHERES) et membre de l’Agence Nationale de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique (ANESRS).

Titulaire d’un doctorat en sciences de l’environnement de l’Institut National des Sciences Appliquées de Lyon, il détient également une Habilitation à Diriger des Recherches en sciences de l’environnement urbain et industriel. Depuis le début de sa carrière, il s’est imposé comme l’un des chercheurs haïtiens les plus influents, avec une contribution majeure à la production scientifique nationale et internationale.

Ses travaux portent principalement sur l’évaluation des risques sanitaires et écologiques liés à l’eau potable et aux eaux usées, ainsi que sur les impacts des changements climatiques sur les ressources hydriques. Il est l’auteur de plus d’une centaine d’articles scientifiques et publications et sert régulièrement de relecteur pour des revues scientifiques internationales.

Sur le plan institutionnel, il a fondé et dirigé plusieurs structures de recherche et de formation à l’Université Quisqueya, notamment le Laboratoire de Qualité de l’Eau et de l’Environnement (LAQUE), et le Master Recherche en Écotoxicologie, Environnement et Gestion des Eaux (MEEGE).


Sous son leadership, la recherche scientifique haïtienne s’est structurée autour de thématiques sociales et environnementales pertinentes pour le pays, tout en favorisant l’intégration de jeunes chercheurs dans des réseaux académiques internationaux. Parallèlement à ses activités, il a développé des plateformes de communication scientifique, notamment Haïti Sciences et Société (HaSci-So). En 2025, Le Scientifique lui décernait le titre de « Personnalité scientifique en Haïti ». 

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Citation [APA] 

Le Scientifique. (2026). Entretien exclusif avec Evens Emmanuel : une analyse sur l’avenir de la recherche, l’innovation technologique et le développement durable en Haïti. Haïti : Blog. Consulté le … sur https://lescientifique.org/entretien-exclusif-avec-evens-emmanuel-une-analyse-sur-lavenir-de-la-recherche-linnovation-technologique-et-le-developpement-durable-en-haiti

Entretien exclusif avec le Professeur Evens Emmanuel

Le Scientifique – Dans son discours du 14 janvier, M. Saint-Cyr a déclaré que « dans un monde en mutation rapide, où la connaissance, l’innovation et la recherche scientifique déterminent la puissance des nations, Haïti ne peut rester en marge ». Quelle est votre compréhension de cette déclaration ?

Professeur Evens Emmanuel – Comme l’a fait valoir Thomas Samuel Kuhn, les grands paradigmes naissent toujours pendant les périodes de crise majeure. Compte tenu des conditions sociopolitiques difficiles et tumultueuses auxquelles Haïti est confronté depuis plusieurs décennies, la déclaration de M. Saint-Cyr exprime – en attendant confirmation par des actions futures – la décision du gouvernement haïtien d’intégrer de façon continue et permanente la science, la technologie et l’innovation dans les politiques publiques nationales.

Cette déclaration invite les scientifiques haïtiens, d’une part, à revenir sur la préface de Francisco Ayala du Rapport de l’UNESCO sur la science de 1996, qui souligne le lien étroit entre la science, la technologie et le développement économique. D’autre part, elle appelle les responsables politiques à réfléchir aux paroles prononcées par Clinton et Gore depuis le Bureau ovale en 1994 : « La technologie, moteur de la croissance économique, crée des emplois, développe de nouvelles industries et améliore notre niveau de vie. La science est le carburant qui alimente le moteur de la technologie. »

En fait, il s’agit d’une volonté de prise de décision majeure de l’État. Bien qu’Haïti ait connu des retards importants, le pays semble enfin s’engager à transformer la science, la technologie et l’innovation en outils de politique publique au service du développement économique et social. Dans cette perspective, le lancement de l’ANESRS offre l’opportunité de passer en revue les engagements pris par Haïti lors du premier Sommet des Amériques, qui s’est tenu à Miami en 1994. C’est également l’occasion de procéder à une lecture approfondie des actes et résolutions du premier atelier ibéro-américain sur les indicateurs scientifiques et technologiques, qui s’est tenu en Argentine la même année.

Il est opportun de reconnaître officiellement la déclaration de M. Saint-Cyr afin de repositionner le pays au sein du Réseau ibéro-américain et interaméricain d’indicateurs scientifiques et technologiques (RICYT). Étant donné que le RICYT a été adopté par le programme CYTED en tant que réseau ibéro-américain, et par l’Organisation des États américains (OEA) en tant que réseau interaméricain, l’ANESRS pourrait aligner sur ce réseau ses objectifs stratégiques. Cela permettrait de placer la science, la technologie et l’innovation au cœur des politiques nationales de développement en promouvant des instruments de mesure et d’analyse hautement performants. Dans un cadre de coopération internationale avec d’autres pays des Amériques, cette approche pourrait aider à optimiser la connaissance et l’utilisation de ces indicateurs en tant qu’outils d’aide à la décision.

Le Scientifique – Comment votre propre carrière scientifique a-t-elle façonné votre vision de ce dont les institutions de recherche haïtiennes ont le plus besoin actuellement ?

Professeur Evens Emmanuel – Ma première expérience dans le domaine de la recherche remonte à 1992, dans le cadre de mon master en génie sanitaire à l’ERIS, Université de San Carlos de Guatemala. Les résultats de ces travaux ont été présentés dans deux communications orales : d’abord en Inde, lors de la conférence WEDC de 1996, puis au Mexique, lors de la conférence AIDIS de 1996.

Les enseignements tirés de ces conférences internationales ont complètement transformé mon parcours professionnel. Ils ont suscité chez moi la volonté de promouvoir la valorisation internationale de résultats de la recherche et de renforcer la visibilité scientifique d’Haïti. Poussé par ces objectifs, je me suis engagé avec des professeurs haïtiens et étrangers dans les étapes fondamentales de la recherche : création de laboratoires, poursuite de mon doctorat, évaluation des laboratoires de recherche et développement de programmes de doctorat et de supervision de thèses.

De toutes ces expériences acquises dans le cadre de mes fonctions de professeur à temps plein, celle qui a le plus influencé ma vision des besoins urgents des institutions de recherche haïtiennes est le Collège doctoral d’Haïti (CDH). Créée en 2011, grâce à un accord signé le 8 décembre par le recteur de l’Université d’État d’Haïti, le professeur Jean Vernet Henry, et le recteur de l’Université Quisqueya, le professeur Jacky Lumarque, cette structure a été un terrain d’apprentissage essentiel. Elle nous a enseigné, à mes collègues et à moi-même, la nécessité d’un travail collectif sur la structuration des laboratoires, la culture de l’évaluation permanente et une compréhension approfondie des thèmes et des besoins de recherche spécifiques à Haïti.

Le Scientifique – Comment caractériseriez-vous la capacité actuelle de recherche scientifique en Haïti : forces, lacunes et domaines à fort potentiel inexploité ?

Professeur Evens Emmanuel – Haïti dispose actuellement de plusieurs laboratoires de recherche très performants. En voici une liste non exhaustive :

  • Sciences humaines et sociales : LADIREP, LangSE, CReGED, CRAPU.
  • Sciences de la santé : EREMIT, LAREZIA, Espace Universitraire One Health.
  • Sciences agricoles : AgroLab, AgroUniQ Lab, CHIBAS.
  • Sciences environnementales : LMI-CARIBACT, URGeo, ERC2, LAQUE.

La plupart de ces laboratoires ont pour principale activité l’enseignement et la recherche, avec des axes de recherche clairement définis. Ils coordonnent des programmes de master et de doctorat, publient dans des revues internationales, participent à des conférences mondiales et contribuent à des articles de communication scientifique dans les journaux haïtiens. Certains font l’objet d’évaluations périodiques par des commissions d’experts internationaux.

Cependant, le manque de financement dédié à la recherche reste la principale faiblesse de ces structures. Leur potentiel n’est pas pleinement exploité par les institutions nationales. Le fait que l’État et la société haïtiens ne fassent pas plus souvent appel à ces experts pour apporter des éclairages scientifiques locaux sur les défis sociétaux du pays constitue une omission stratégique.

Bien entendu, il est important de souligner les efforts déployés par la Banque de la République d’Haïti (BRH) à travers son Fonds de recherche pour le développement (FRD), ainsi que par le programme PITAG (2019-2024) du ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR). Ce programme a favorisé l’innovation agricole en finançant des projets de recherche sélectionnés dans le cadre d’appels à propositions concurrentiels.

Le Scientifique – Haïti produit relativement peu de publications par habitant et est peu représenté dans les indicateurs mondiaux de recherche. Quels facteurs structurels expliquent cette situation et comment y remédier ?

Professeur Evens Emmanuel – Plusieurs facteurs structurels expliquent cette situation, notamment:

  1. L’absence de statut officiel pour les professeurs et les enseignants-chercheurs ;
  2. L’absence de parcours professionnel défini pour le personnel universitaire ;
  3. Les problèmes liés aux salaires qui affectent le corps enseignant ;
  4. L’absence de financement dédié à la recherche.

Mes collègues latino-américains m’ont informé que certains pays de la région offrent des incitations financières pour les publications internationales. Il serait utile de mener une étude pour vérifier cette information et évaluer la faisabilité de la mise en œuvre d’un tel mécanisme dans le contexte socio-économique spécifique d’Haïti. De même, en Haïti, dans le cadre de projets de recherche financés, la Faculté des Sciences de l’Agriculture et de l’Environnement (FSAE) a essayé d’encourager ses membres en leur octroyant une prime de 1500 dollars américains pour chaque article publié dans une revue à facteur d’impact significatif (2.5 ou plus). Mais cette tentative n’a pas pu continuer, à cause du manque de ressources.

Le Scientifique – Le Conseil de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique de l’ANESRS a pour objectif de moderniser la gouvernance et de restaurer la crédibilité des diplômes haïtiens. Quels changements concrets les étudiants et les chercheurs peuvent-ils espérer dans les deux ou trois prochaines années ?

Professeur Evens Emmanuel – Le Conseil de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique élabore actuellement son plan d’action, et de plus amples détails seront bientôt disponibles. Cependant, des changements concrets se profilent déjà. Personnellement, je réfléchis sur le lancement d’un programme devant donner naissance à de jeunes équipes de recherche, et la nécessité de travailler sur un dispositif de sciences sans frontière.

Pour les jeunes chercheurs, la mise en place de Jeunes équipes de recherche (JER) – un modèle adapté de l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD – France) – contribuera à prévenir la fuite des cerveaux. En créant un environnement structuré et financé localement, ce programme offre aux talents nationaux des perspectives de carrière concrètes en Haïti tout en leur permettant de rester connectés aux réseaux scientifiques mondiaux.

En ce qui concerne les étudiants, une réflexion stratégique est en cours concernant l’adoption d’un programme « Science sans frontières ». Intégré dans un cadre de diplomatie scientifique, ce projet vise à offrir une formation postuniversitaire à des centaines, voire des milliers d’étudiants. Une telle initiative permettrait de réduire, en un temps record, le déficit national en ressources humaines qualifiées dans les domaines techniques et scientifiques essentiels au développement du pays.

Le Scientifique – Vous mentionnez les « jeunes équipes de recherche » et les initiatives de publication étudiante. Comment ces programmes peuvent-ils contribuer à prévenir la fuite des cerveaux et à former une nouvelle génération de scientifiques haïtiens ?

Professeur Evens Emmanuel – Le concept de Jeune Équipe de Recherche (JER) est un modèle emprunté aux dispositifs de l’IRD. J’ai personnellement demandé et obtenu l’autorisation du Directeur délégué à la science de l’IRD pour adapter ce programme au contexte haïtien.

Dans ce cadre, le terme « jeune équipe » fait référence à la date récente de sa création plutôt qu’à l’âge de ses membres. Bien que la participation de jeunes chercheurs soit fortement encouragée, les universitaires expérimentés jouent un rôle essentiel dans l’encadrement des doctorants, des étudiants en master et des étudiants de premier cycle intéressés par la recherche. Ces chercheurs peuvent appartenir ou non à la même institution ; une attention particulière sera accordée aux propositions impliquant plusieurs organisations. Bien qu’un emplacement physique unique pour la JER soit recommandé, il n’est pas obligatoire. Dans le cas de plusieurs sites, la complémentarité entre ceux-ci et le modèle de gouvernance de l’équipe doivent être clairement détaillés.

L’objectif n’est pas de financer des individus isolés ou de soutenir des équipes déjà établies et reconnues, mais plutôt de permettre à un groupe de chercheurs de s’organiser en une équipe cohérente grâce à la réalisation d’un projet de recherche et de formation par la recherche. Ce projet est destiné à servir de catalyseur, permettant à l’équipe soutenue de devenir un centre d’excellence dans son domaine et de s’intégrer plus efficacement dans les réseaux scientifiques nationaux et internationaux. Afin de faciliter le jumelage de ces équipes avec des équipes plus expérimentées, les candidatures doivent fournir les références d’au moins un laboratoire étranger, en justifiant les avantages d’un tel partenariat international.

Le Scientifique – Quels sont les investissements en infrastructure – laboratoires, dépôts numériques, accès aux données – les plus urgents ?

Professeur Evens Emmanuel – Le séisme de 2010 a eu des conséquences dévastatrices sur les infrastructures d’enseignement supérieur en Haïti, avec l’effondrement de 80 % des campus universitaires, y compris les laboratoires de recherche et les bibliothèques.

De plus, la crise sociale actuelle a de graves répercussions sur le système éducatif. Plusieurs facultés de l’Université d’État d’Haïti (UEH) ont été pillées et incendiées ; de nombreuses Universités privées ont subi le même sort et le matériel de nombreux laboratoires de recherche a été vandalisé.

Dans ce contexte, il est difficile de déterminer les investissements les plus urgents. La décision la plus efficace serait de doter le système d’un fonds d’urgence, permettant à l’État d’engager des négociations stratégiques avec les bailleurs de fonds internationaux. Cependant, trois domaines axes d’intervention me paraissent essentiels :

  1. Assistance technique : fourniture d’équipements, de réactifs et de documentation aux laboratoires de recherche.
  2. Accès aux données : établissement de partenariats stratégiques avec des plateformes telles que JSTOR, Research4Life, Web of Science et Scopus afin de garantir un accès gratuit aux données scientifiques mondiales pour les étudiants, les chercheurs et les professeurs.
  3. Science ouverte : adoption d’une politique nationale de science ouverte afin de faciliter l’accès numérique et la diffusion des recherches menées en Haïti.

Le Scientifique – Vous mettez l’accent sur les partenariats avec des organisations telles les réseaux scientifiques internationaux. Qu’est-ce qui rend un partenariat équitable et bénéfique pour Haïti plutôt qu’extractif ?

Professeur Evens Emmanuel – Pour que l’ANESRS renforce efficacement les universités haïtiennes, elle ne doit pas se contenter de « s’appuyer sur les épaules des géants ». Elle doit aussi définir ses propres stratégies et plan d’actions, puis inviter ses partenaires internationaux à participer à un espace de réflexion horizontal. L’objectif est double : réduire nos écarts technologiques et réaliser un saut qualitatif vers l’excellence.

Un partenariat équitable et bénéfique pour Haïti se définit par trois principes directeurs :

  1. Horizontalité et co-construction : les partenariats doivent être des relations horizontales entre des acteurs qui conservent leur autonomie. Il ne s’agit pas simplement d’un transfert de fonds et de compétences, mais d’une dynamique dans laquelle Haïti définit ses propres priorités (santé, environnement, ODD) avant d’identifier les intérêts communs. Cette approche reconnaît que les connaissances locales sont essentielles pour élaborer des réponses efficaces aux défis de la durabilité.
  2. Engagement institutionnel diversifié : l’établissement d’accords formalisés avec des organisations telles que la NSF, l’IRD, l’AUF, l’ACFAS, le CAMES, le CAPES, le CONACYT, etc., doit viser la production conjointe de connaissances pour le bien-être collectif. En collaborant avec des entités telles que le Centre pour la diplomatie scientifique de l’AAAS ou Times Higher Education (THE), Haïti assure sa présence dans les sphères mondiales de prise de décision et de visibilité.
  3. Équité dans la distribution : un partenariat n’est extractif que s’il garantit la transparence et la justice dans la distribution des ressources, des avantages et de la propriété intellectuelle. En utilisant des plateformes telles que HAL (CNRS), nous veillons à ce que les résultats de ces collaborations restent accessibles à la communauté scientifique nationale et internationale.

En bref, l’équité repose sur le passage d’une hiérarchie à un équilibre scientifique, où le Nord et le Sud font face conjointement aux changements mondiaux afin d’atteindre les objectifs de développement durable (ODD).

Le Scientifique – Comment Haïti peut-il se positionner comme un pôle scientifique régional dans les Caraïbes ?

Professeur Evens Emmanuel – Pour pouvoir se positionner comme un pôle scientifique régional caribéen, Haïti doit d’abord élaborer sa politique nationale en science, en fixant, entre autres, l’objectif de devenir un pole dans plusieurs domaines scientifiques. A mon avis, cette action est urgente. Elle offrira à l’Etat haïtien des outils de négociations stratégiques tant au niveau bilatéral qu’au multilatéral.

Par ailleurs, il y a une excellente initiative en cours qui répond directement à cette question : le Laboratoire Mixte International LMI-CARIBACT (Risques naturels, variabilité climatique et impacts dans le nord des Caraïbes).

Les pays des Caraïbes partagent un domaine physiographique exposé à des menaces environnementales similaires. L’élaboration de solutions durables à ces menaces doit s’appuyer sur un cadre solide de recherche et d’innovation, ce qui représente un défi important pour la plupart des pays de la région où les capacités locales dans ces domaines restent insuffisantes. Le LMI-CARIBACT vise à consolider un pôle de connaissances de premier plan dans les Caraïbes, ancré en Haïti, afin de parvenir à une compréhension intégrée des processus physiques et chimiques qui façonnent notre environnement naturel, sa variabilité et les risques qui y sont associés.

Soutenu par l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD-France), CARIBACT réunit l’Université d’État d’Haïti (UEH) et le laboratoire Géoazur en France. Il entretient des partenariats solides avec l’Université Quisqueya (uniQ) en Haïti, les laboratoires LOCEAN et IGE en France, ainsi que l’Université des Antilles. CARIBACT cherche à intégrer les collaborations régionales, en particulier dans le nord des Caraïbes, avec des partenaires universitaires intéressés par la recherche multidisciplinaire sur les risques environnementaux et le transfert de ces connaissances aux décideurs et à la société civile.

En tant que laboratoire en « science de la terre » avec une vision multirisques, CARIBACT organise ses activités scientifiques autour des axes thématiques, entre autres, :

  • Risques sismiques et tsunamis : améliorer la connaissance des risques régionaux et mieux comprendre les relations entre la tectonique active et la variabilité climatique.
  • Variabilité climatique : analyser la variabilité climatique régionale passée et récente afin d’éclairer les projections pour les décennies et les siècles à venir.
  • Phénomènes hydroclimatiques extrêmes : anticiper les événements extrêmes en améliorant la connaissance des régimes climatiques et hydrologiques régionaux afin d’affiner les modèles prédictifs.
  • Évolution côtière : comprendre l’évolution des zones côtières dans un contexte de variabilité climatique et sismotectonique et d’activité humaine intensive récente (anthropisation).

CARIBACT est codirigé par le professeur Dominique Boisson de l’Université d’État d’Haïti et le professeur Eric Calais du laboratoire Géoazur en France.

Le scientifique – Quel rôle la diaspora haïtienne peut-elle jouer dans le renforcement des réseaux de recherche et du mentorat ?

Professeur Evens Emmanuel – La contribution de la diaspora au renforcement de l’enseignement supérieur et de la recherche scientifique est aujourd’hui plus que fondamentale, elle doit être structurelle. Son rôle devrait s’articuler autour de trois piliers essentiels :

  • Transfert de connaissances et mentorat : la diaspora participe activement à la formation de la prochaine génération d’universitaires par le biais de l’enseignement à distance, de la co-supervision de thèses de doctorat et du mentorat d’étudiants dans le cadre de leurs projets de fin d’études. L’organisation régulière de webinaires sur des sujets scientifiques de pointe permet aux étudiants et aux chercheurs locaux de rester en contact avec les dernières avancées mondiales.
  • Intégration institutionnelle et collaboration : il est essentiel d’intégrer officiellement les experts de la diaspora en leur accordant le statut de chercheur associé au sein de nos laboratoires nationaux. Leur participation à des conseils scientifiques ou à des commissions de diplomatie scientifique garantit l’alignement de nos stratégies sur les normes internationales tout en ouvrant la voie à la coopération bilatérale.
  • Visibilité et production scientifique : la diaspora est un puissant moteur pour accroître la production scientifique haïtienne. Grâce à des publications internationales conjointes, elle aide les chercheurs locaux à gagner en visibilité, à rejoindre des réseaux de recherche mondiaux et à renforcer l’impact académique global du pays. Il est important de souligner ici la nécessité pour les chercheurs de la diaspora d’étudier la possibilité d’une affiliation dans les laboratoires basés dans les universités haïtiennes.

En bref, la diaspora agit comme un catalyseur de compétences, transformant la « fuite des cerveaux » en « circulation des cerveaux » au profit ultime du développement national.

Conclusion

Cet entretien met en lumière une réalité fondamentale : Haïti ne manque ni d’intelligence scientifique ni de potentiel académique, mais souffre d’un déficit structurel en matière de gouvernance, de financement et de vision stratégique. À travers les propos du Professeur Evens Emmanuel, une idée centrale émerge avec force : la science doit cesser d’être périphérique pour devenir un pilier central des politiques publiques nationales.

L’un des éléments marquants de cet échange est l’insistance sur la nécessité de structurer durablement le système de recherche. Des initiatives comme les Jeunes Équipes de Recherche (JER) ou le programme « Science sans frontières » illustrent une volonté de créer un écosystème scientifique capable de retenir les talents et de produire des connaissances utiles au développement national. Ces propositions traduisent une approche pragmatique, ancrée dans la réalité haïtienne, tout en étant ouverte sur le monde.

Par ailleurs, la question des partenariats internationaux est abordée avec une lucidité particulière. Loin d’une logique d’assistance ou de dépendance, le professeur Emmanuel plaide pour des collaborations équilibrées, basées sur la co-construction et la valorisation des savoirs locaux. Cette vision est essentielle pour éviter les dynamiques extractives et permettre à Haïti de s’affirmer comme un acteur scientifique crédible dans la région caribéenne.

Enfin, cet entretien souligne l’urgence d’une mobilisation collective impliquant l’État, les universités, la diaspora et les partenaires internationaux. La reconstruction du système scientifique haïtien ne pourra se faire sans une volonté politique forte, soutenue par des investissements ciblés et une reconnaissance du rôle stratégique de la connaissance.

En définitive, la trajectoire proposée par Evens Emmanuel est claire : faire de la science non seulement un outil de compréhension du réel, mais surtout un levier de transformation sociale, économique et environnementale pour Haïti.

Auteur / autrice

  • Le Scientifique est une plateforme de recherche scientifique. Il héberge une dizaine de revues scientifiques qui publient des articles scientifiques originaux prenant les formes d’articles théoriques, d’articles empiriques et d’articles de synthèse. Créé à Milot (Haïti), le 10 novembre 2017, Le Scientifique promeut « la culture scientifique au service du développement durable et de la paix » et  démocratise « la science en Haiti » dans le but de servir la communauté scientifique et les désireux en quête de savoir et d’information scientifique pour comprendre et interpréter les phénomènes écosystémiques. Le Scientifique poursuit des objectifs apolitiques, est à but non lucratif et est publlié en libre accès (Open Access).

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